La laïcité contre l’islam : mutation d’un principe en instrument

Introduction – Quand la laïcité change de nature
Depuis le début du XXIᵉ siècle, et plus brutalement encore après 2015, l’islam est devenu en France et en Europe l’objet d’un traitement politique, juridique et médiatique singulier. Sous couvert de défense de la laïcité — principe historiquement conçu pour protéger les libertés de conscience — s’est progressivement imposée une logique nouvelle : la gestion, puis la transformation de l’islam lui-même.
Ce glissement pose une question fondamentale :
👉 s’agit-il encore de laïcité, ou d’un projet de “laïcisation” ciblée de l’islam ?
I. Laïcité : d’un principe d’équilibre à un dogme normatif
La loi de 1905 établissait une neutralité de l’État vis-à-vis des religions. Or, cette neutralité s’est progressivement muée en norme culturelle, puis en outil idéologique, notamment lorsqu’il est question de l’islam.
Contrairement au christianisme — patrimonialisé, historicisé, intégré — l’islam est sommé de se :
- justifier,
- réformer,
- conformer,
- moderniser.
Autrement dit, il ne lui est plus seulement demandé de respecter la loi commune, mais de se transformer pour être toléré.
II. De la laïcité à la laïcisation de l’islam
La distinction est centrale.
- Laïcité : neutralité de l’État.
- Laïcisation : transformation interne d’une religion pour la rendre compatible avec un modèle idéologique dominant.
Les discours contemporains sur “l’islam de France”, “l’islam compatible”, “l’islam éclairé” relèvent moins d’un cadre juridique que d’un projet civilisationnel, où l’on attend de l’islam qu’il :
- renonce à sa normativité,
- se replie dans la sphère privée,
- neutralise son rapport au sacré.
C’est précisément ce projet qui fut historiquement désigné sous le terme d’aggiornamento.
III. Les racines orientales de la franc-maçonnerie : faits historiques
Contrairement à une idée reçue, la franc-maçonnerie ne fut pas exclusivement européenne. Elle s’implanta dès la fin du XVIIIᵉ siècle en terres d’islam, attirant des élites musulmanes engagées dans des projets de réforme ou d’émancipation.
Égypte : laboratoire oriental
Introduite à la suite de l’expédition de Bonaparte, la franc-maçonnerie connaît en Égypte un essor remarquable dès les années 1860, sous la protection du khédive Ismaïl Pacha.
Les travaux de Jacob M. Landau démontrent que Le Caire devint alors un centre majeur où se croisèrent musulmans, chrétiens et juifs autour de thèmes tels que :
- constitutionnalisme,
- réforme religieuse,
- éducation moderne,
- émancipation nationale.
Djamal ad-Din al-Afghani : islam, réforme et stratégie
Initié au Caire en 1878 (loge Star of the East), al-Afghani utilisa les réseaux maçonniques non comme une fin, mais comme un outil politique et intellectuel :
- lutte contre l’absolutisme,
- résistance à la domination coloniale,
- circulation des idées réformistes.
Son appartenance est solidement documentée par les archives et les historiens.
Algérie – Syrie : l’exception spirituelle de l’Émir Abd el-Kader
L’émir Abd el-Kader fut initié par une loge du Grand Orient de France.
Ses correspondances avec ses “Frères” européens attestent d’une vision singulière : universalité spirituelle, dialogue interreligieux, éthique initiatique compatible avec l’islam soufi.
Son cas demeure unique : il ne chercha jamais à dissoudre l’islam dans un projet laïque, mais à dialoguer sans renoncer.
Empire ottoman et Turquie : loges et révolution politique
À Salonique, la loge Macedonia Resortae et Veritas joua un rôle clé dans la formation des Jeunes-Turcs.
L’appartenance de Mustafa Kemal Atatürk y est attestée par plusieurs sources concordantes.
Il s’inspira des méthodes organisationnelles maçonniques pour fonder un État radicalement laïque, rompant avec l’ordre islamo-ottoman.
Syrie et Liban : citoyenneté contre confession
À Beyrouth et Damas, des loges comme Liban ou La Paix offrirent refuge aux intellectuels fuyant l’absolutisme ottoman.
C’est là que s’élabora l’idée — alors révolutionnaire — d’une citoyenneté dépassant la religion, fondement des nationalismes arabes modernes.
IV. De l’histoire à l’actualité : une réactivation idéologique
Ce qui relevait hier de stratégies de réforme ou d’émancipation est aujourd’hui réactivé dans un contexte radicalement différent.
En Europe contemporaine :
- l’islam est la seule religion dont le sacré est publiquement profanable,
- la seule dont les pratiques sont légiférées,
- la seule sommée de produire un “islam acceptable”.
La laïcité n’est plus un rempart : elle devient un instrument de normalisation.
Conclusion
La question n’est pas de savoir si l’islam doit évoluer — toute tradition vivante évolue —
mais qui décide, au nom de quoi, et selon quelle hiérarchie culturelle.
Lorsque la laïcité cesse de protéger pour contraindre,
lorsque l’universalisme devient sélectif,
lorsque la liberté devient conditionnelle,
alors ce n’est plus la République qui est défendue,
mais un ordre idéologique.
Bibliographie de référence (sélective)
- Jacob M. Landau, The Politics of Pan-Islam, Oxford University Press
- Albert Hourani, Arabic Thought in the Liberal Age, Cambridge
- Antoine Sfeir, Les réseaux de l’islam politique, Grasset
- Thierry Zarcone, La franc-maçonnerie et l’islam, CNRS Éditions
- Émile Poulat, Laïcité et modernité, Gallimard
- Malek Bennabi, Les conditions de la renaissance
✍️ Hichem Kacem
Écrivain – Éditeur – Directeur de KA’ Éditions, dans le silence des loges et le tumulte du monde.
Hichem Kacem (Actualisé en 2026)